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le Cordulégastre bidenté - [Société des Naturalistes et Archéologues de l'Ain]
Société des Naturalistes et Archéologues de l’Ain

le Cordulégastre bidenté

Cordulegaster bidentata, la petite dernière des odonates de l’Ain
Publié le dimanche 24 août 2008 par Marjorie LATHUILLIÈRE

Chers lecteurs, nous accueillons Cordulegaster bidentata, 72e et dernière en date des espèces d’odonates observées dans l’Ain.

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Cordulegaster bidentata

Anne IZEAUD : bonjour ! Les odonatologues vous nomment Cordulegaster bidentata mais n’avez-vous pas un nom un peu moins barbare ?

Cordulegaster bidentata : en français, on m’appelle cordulégastre bidenté ou cordulie annelée à 2 dents, ce qui n’est pas beaucoup plus simple et tellement moins chantant. Les 2 dents en question n’attestent pas d’une quelconque parenté avec Dracula ; il s’agit de petites dents présentes sur les cercoïdes…

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Les deux fameuses dents

A.I. : les cerco-quoi ?

C.B. : les cercoïdes sont des appendices situés à l’extrémité de l’abdomen des mâles. Ils s’en servent pour saisir la femelle pendant l’accouplement.

A.I. : j’imagine, vu votre nom, que vous faites partie des Cordulégastridés, une des 6 familles d’Anisoptères présentes en France ?

C.B. : oui, et notre genre (Cordulegaster) est le seul représentant de cette famille en France, avec seulement 2 espèces : Cordulegaster boltonii, la plus répandue et la plus commune, et notre espèce. Nos autres cousines ont des répartitions très limitées, ailleurs en Europe ou en Afrique du Nord.

A.I. : êtes-vous très différente des autres espèces de Cordulegaster ?

C.B. : non, nous avons toutes en commun un corps assez grand (7-8 cm de long), avec un abdomen noir rayé de jaune, allongé et terminé en massue. Nos gros yeux verts se touchent, contrairement aux Gomphidés, mais seulement en un point, contrairement aux Aeschnidés avec qui on pourrait nous confondre. Néanmoins nos caractéristiques larvaires conduisent certains auteurs à nous classer dans le genre Thecagaster.

A.I. : pour revenir à votre espèce, quelle est votre aire de répartition ?

C.B. : contrairement à la cousine C. boltonii, nous sommes endémiques d’Europe, c’est-à-dire que l’on ne nous trouve pas sur les autres continents. Nous sommes relativement communs dans les Balkans alors qu’en France, nous sommes disséminés sur les reliefs du sud et de l’est du pays, dont la région Rhône-Alpes.

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Cordulegaster bidentata en France
Cyrille DELIRY

A.I. : il est donc tout naturel que l’on vous trouve aussi dans l’Ain…

C.B. : oui, et pourtant, nous sommes longtemps passés inaperçus. La première donnée date seulement de juin 2006, où un cadavre de mâle adulte a été trouvé à St Martin du Fresne. Quelques mois plus tard, c’est une larve qui a été trouvée à Corveissiat. Sur le même site, une autre larve a été observée l’année suivante. Et tout récemment (21 août 2008 !), deux mâles adultes, vivants cette fois, ont été capturés, patrouillant à proximité d’un suintement tufeux, dans la vallée de la Valserine.

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Suintements à Chézery-Forens

A.I. : des larves, des adultes… comment se déroule votre vie ?

C.B. : comme toutes les libellules, notre vie commence par un œuf qui donnera naissance à une larve, aux mœurs aquatiques. Chez notre espèce, les femelles ne pondent pas dans une plante. Elles font du sur-place en introduisant rythmiquement leur long ovipositeur dans le substrat minéral des milieux aquatiques que nous fréquentons. Ceux-ci sont en général pauvres en végétation. Nos larves n’ont alors d’autre solution, pour se cacher des prédateurs, que de s’enfouir dans ce substrat.

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Tufs

A.I. : mais comment font-elles pour vivre totalement enfouies ?

C.B. : en fait, nos larves laissent dépasser d’une part leur tête, qui dispose d’un « masque » prêt à capturer les imprudents petits invertébrés qui passeraient à proximité, et d’autre part la pyramide anale : il faut bien respirer et, oui, nous respirons par l’arrière de notre abdomen !

A.I. : combien de temps dure votre vie larvaire ?

C.B. : entre 2 et 6 ans. Il faut bien ça pour accomplir nos 15 stades larvaires. Nos conditions de vie ne sont pas des plus faciles : peu d’eau, température basse… alors nous prenons notre temps avant de sortir de l’eau !

A.I. : les ruisselets que vous fréquentez doivent se trouver souvent à sec en plein été. Comment vos larves font-elles pour y passer plusieurs années ?

C.B. : elles sont capables de se contenter d’un substrat humide pendant plusieurs semaines ! Mais attention, il ne faudrait pas que cet assèchement dure trop longtemps, tout de même ; alors nous sommes un peu inquiets à cause de ce réchauffement climatique dont vous parlez tant…

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Tufs

A.I. : pour les larves qui ont survécu, comment se passe la sortie de l’eau ?

C.B. : pour un lieu donné, les émergences s’étalent sur plusieurs semaines. Nous faisons souvent notre grande sortie de l’eau tôt le matin ou tard le soir, voire de nuit, par temps chaud ! C’est qu’il s’agit d’une étape particulièrement dangereuse dans une vie de libellule et chez nous, elle peut prendre jusqu’à 3 heures, alors si on peut se métamorphoser tranquillement, à l’abri des prédateurs, c’est mieux !

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Exuvie de C. bidentata
Photo Régis KRIEG-JACQUIER

A.I. : vous êtes une proie pour de nombreux animaux mais vous aussi, vous êtes de redoutables prédateurs !

C.B. : oui, et nous sommes équipés pour : nos pattes, notre vision exceptionnelle, nos mandibules acérées… Nous passons une bonne partie de nos journées à capturer en vol les innombrables petits animaux que nous rencontrons. Mais il nous faut bien ça pour compenser les énormes dépenses énergétiques que nécessite notre vol incessant !

A.I. : vous ne vous posez donc jamais ?

C.B. : si ! Contrairement aux aeschnes, il nous arrive régulièrement de nous poser au soleil, mais ces pauses sont de courte durée. Notre vie adulte est courte (seulement quelques semaines, entre mai et août) et nous avons un seul objectif : reproduction ! Alors nous n’avons pas de temps à perdre.

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Cordulegaster bidentata

A.I. : vos mâles sont-ils territoriaux ?

C.B. : non, ils sont plutôt du genre patrouilleur. Bien sûr, quand deux mâles se rencontrent, il y a bien quelques battements d’ailes bruyants mais ils se séparent vite et reprennent leur exploration inlassable des zones où des femelles pourraient pondre. Leur activité dépend de la température de l’air alors que les femelles sont actives tôt la matin, tard le soir et même par mauvais temps.

A.I. : voulez-vous dire que les femelles sont plus résistantes ?

C.B. : ce n’est pas moi qui le dit, ce sont Grand & Boudot] !… Mais il faut dire que les femelles ont plutôt intérêt à se cacher pour échapper au harcèlement des mâles et pondre en paix. En effet, dès qu’un mâle repère une femelle, il la saisit par l’arrière de la tête et l’entraîne pour un vol en tandem. Bien sûr, il y a plus romantique, mais la femelle peut toujours refuser l’accouplement. Si elle l’accepte, les deux partenaires forment le célèbre cœur copulatoire et peuvent rester une heure perchés en haut d’un arbre, pour l’accouplement.

A.I. : vous arrive-t-il de parcourir de grandes distances lors de cette recherche de partenaire ?

C.B. : pas vraiment. Nous en serions capables, puisque nous sommes de bons voiliers mais en général, nous ne nous éloignons que de quelques centaines de mètres de notre habitat larvaire. Toutefois, certains d’entre nous ont le goût de l’aventure et peuvent parcourir de plus grandes distances…

A.I. : avec tous ces déplacements, comment se fait-il que l’on ne vous croise pas plus souvent ?

C.B. : en fait, nous sommes de grands timides adeptes du « pour vivre heureux, vivons cachés ». Notre discrétion explique d’ailleurs en partie que vous ne nous ayez pas vu plus souvent dans l’Ain.

A.I. : vos populations seraient-elles largement sous-estimées ?

C.B. : n’exagérons rien ! Mais peut-être qu’en cherchant bien, vous trouverez d’autres populations de notre espèce dans l’Ain… Il faudra bien ouvrir les yeux et surtout, ne pas nous confondre avec notre cousine C. boltonii, avec qui nous cohabitons parfois, même si elle est généralement moins montagnarde que nous.

A.I. : vous êtes très semblables alors comment vous différencier ?

C.B. : de loin, c’est très difficile ! Notre taille et notre vol, lent et très bas, sont proches de ceux de C. boltonii. Un regard avisé pourra voir qu’avec nos anneaux jaunes en moins sur l’abdomen, nous sommes plus sombres qu’elle mais vous ne pourrez être sûr d’avoir affaire à l’un d’entre nous qu’en nous observant de très près, j’en ai bien peur…

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Dos

A.I. : et vous prêtez-vous de bonne grâce à la séance d’identification ?

C.B. : Non ! C’est quand même inconfortable d’être ainsi observé sous toutes les coutures par une armada de loupes. Alors il faudra nous mériter et au jeu du filet et de l’aniso, vous ne gagnez pas à tous les coups… Si vous arrivez à nous attraper et que vous nous manipulez avec précaution, sans trop faire durer la séance photo, nous ne vous en voudrons pas trop. Bien sûr, certains d’entre nous sont un peu moins dociles et vous gratifierons peut-être d’espiègles (mais inoffensives) morsures…

A.I. : alors, que faut-il regarder une fois que l’on vous a en main pour vous distinguer de votre cousine Cordulegaster boltonii ?

C.B. : comme je l’ai dit, nous avons moins de jaune sur l’abdomen : seulement 2 taches à l’avant des derniers segments, au lieu de 2 séries de 2 taches.

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Face

Nos mâles ont des cercoïdes bien espacés à la base et pratiquement droits ensuite.

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Les cercoïdes
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Lame supra-anale

Enfin, je peux ajouter que les nervures de nos ailes postérieures forment un triangle vers leur base, divisé généralement en 3 (et non 5) cellules.

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Nervures

Pour plus de détails, je vous renvoie à l’excellent guide de Dijkstra

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Profil

A.I. : munis d’un filet, d’une loupe et du guide de terrain, où faut-il vous chercher en priorité ?

C.B. : nos larves ont besoin d’eau courante mais à faible débit. Nous affectionnons donc particulièrement les sources, les ruisselets, les suintements,… Nous sommes mêmes assez caractéristiques de ces milieux, surtout en moyenne montagne. Il nous arrive souvent d’être les seules odonates présents sur les lieux. L’idéal, c’est de trouver ces micro-habitats dans un milieu forestier clairiéré : nous avons alors un hôtel 4 étoiles à notre disposition !

A.I. : ces milieux très particuliers sont-ils nombreux ?

C.B. : hélas non ! Et ils sont chaque jour un peu plus menacés, comme l’ensemble des zones humides : destruction pure et simple, drainage, aménagements artificiels, piétinement, pollution,… la liste est longue !

A.I. : quel est le principal danger pour votre espèce ?

C.B. : en tant qu’espèce très spécialisée, notre ennemi n°1, c’est bien sûr la destruction de nos habitats. L’enrésinement d’une part. Je n’ai rien, personnellement, contre les épicéas, mais ils acidifient notre eau et font vraiment trop d’ombre au-dessus des ruisselets forestiers que nous apprécions et le captage des sources, d’autre part. Sans parler du piétinement dû aux humains et à leurs engins (motos, quad, 4X4, VTT et même leurs chaussures sur nos fragiles habitats !) Nous sommes bien adaptés pour survivre à l’assèchement estival mais si vous prenez toute notre eau, nous ne pourrons pas faire de miracle !

A.I. : mais nous avons besoin d’eau ; pourquoi devrions-nous nous priver d’une source d’eau ?

C.B. : une bonne raison, pour beaucoup d’entre vous, serait déjà que nous sommes très friandes de moustiques et autres petites bêtes que vous jugez néfastes ! Ensuite, comme toutes les espèces végétales et animales, nous faisons partie de la biodiversité à préserver. En particulier, comme nous sommes très sensibles aux perturbations du milieu, nous sommes de bons indicateurs de la qualité d’un milieu, tout comme notre lointain cousin l’Agrion de Mercure, que vous avez accueilli sur votre site il y a quelques semaines.

A.I. : donc si vous êtes en mesure d’accomplir votre cycle complet de vie dans un milieu, nous pourrons affirmer qu’il s’agit d’un habitat préservé, non pollué ?

C.B. : eh oui ! Hélas, à la moindre modification de notre habitat, nous disparaissons. Etant donné notre répartition fragmentée, chaque population disparaissant met en péril la survie de notre espèce toute entière. Bien sûr, d’autres espèces d’odonates sont plus menacées que nous mais notre espèce est considérée comme « rare et indicatrice » en Rhône-Alpes, d’après le groupe Sympetrum.

A.I. : des mares sont créées pour compenser la disparition des zones humides, donc rien n’est irréversible !

C.B. : les créations de mares (jamais assez nombreuses, cela dit en passant) sont très utiles pour beaucoup d’odonates mais, sans vouloir jouer les précieuses, notre espèce est trop spécialisée pour s’en contenter. Dans notre cas, même avec beaucoup de bonne volonté, les hommes ne seraient pas en mesure de recréer de toutes pièces des biotopes adaptés à notre vie. Alors, je compte sur vous pour protéger les précieux micro habitats qui subsistent. Ce serait dommage de laisser notre espèce s’éteindre, non ? Quand nous aurons tous disparu, il sera trop tard pour les regrets et il n’y a qu’au cinéma que l’on peut ressusciter des espèces à partir de quelques fragments d’ADN…

A.I. : nous allons faire de notre mieux ! Merci pour cette entrevue, bonne continuation et peut-être à bientôt !

C.B. : à bientôt !

A.I. : pour nos fidèles lecteurs, je ne saurais trop recommander le site de des Histoires Naturelles en Rhône-Alpes & Dauphiné… et ailleurs de Cyrille Deliry et celui du Groupe de recherche et de protection des libellules Sympetrum

Iconographie Marjorie LATHUILLIÈRE sauf mention contraire.

Les deux cousines

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Cordulegaster bidentata
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Cordulegaster boltonii
Photo Régis KRIEG-JACQUIER

Portfolio

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